Pandore : une boîte mystérieuse, un courroux divin

Pandore, John Waterhouse, huile sur toile , 1896

Une histoire qui commence mal

Il y a longtemps, très longtemps, Épiméthée fut chargé par Zeus de fournir des attributs aux animaux de la Terre. Il raisonne un peu au pif, donnant aux uns des griffes, aux autres des dents acérées ou des toisons capables de résister au froid… Quand vient le tour des hommes, il ne reste plus rien à distribuer.

Que dalle. Nada.

Les hommes se retrouvent à poil, sans griffes, sans mâchoires puissantes, entourés de multiples animaux menaçants… Chance de survie de l’humanité dans ces conditions : proche de zéro !

Pour rattraper le coup, son frère Prométhée (1)La différence de personnalité entre les deux frères apparaît même dans leur nom ! Épiméthée vient du grec ancien Ἐπιμηθεύς / Epimêtheús signifiant « qui réfléchit après coup » ; tandis que Prométhée signifie littéralement « qui réfléchit avant d’agir ». tente le tout pour le tout : il se rend sur l’Olympe pour voler un tison du feu sacré et le donner aux hommes. Zeus est furieux ! Contre Prométhée, bien sûr, mais aussi contre les hommes qui maîtrisent maintenant un élément divin :

Fils de Japet (2)Prométhée est le fils du Titan Japet. Ce dernier, comme tous les Titans, est le fils d’Ouranos et de Gaïa, et donc une des plus anciennes divinités du monde. Les Titans se révoltent contre la dictature de leur père Ouranos, menés par Cronos, leur cadet. Lors de la Titanomachie, le combat entre Cronos et Zeus, Japet se rallie à Cronos. Lorsque Zeus remporte le combat, c’est donc logiquement qu’il envoie Japet dans la Tartare, la prison située dans les Enfers., ô le plus habile de tous les mortels ! tu te réjouis d’avoir dérobé le feu divin et trompé ma sagesse, mais ton vol te sera fatal à toi et aux hommes à venir. Pour me venger de ce larcin, je leur enverrai un funeste présent dont ils seront tous charmés au fond de leur âme, chérissant eux-mêmes leur propre fléau.

Hésiode, Les Travaux et les Jours, VIIIe siècle av. JC

Le supplice de Prométhée

Prométhée se retrouve ainsi attaché à un rocher du Caucase, condamné à se faire dévorer le foie chaque jour par un aigle géant.
(notons au passage les connaissances pointues des Grecs en matière médicale : ils savaient déjà que le foie était le seul organe humain avec la faculté de se régénérer !)

Pour les hommes, la vengeance de Zeus est plus terrible encore…

L’humanité était alors composée exclusivement d’hommes. Aucune femme à l’horizon !

C’est Hésiode, dans Les Travaux et les Jours, qui nous raconte comment Héphaïstos créa la toute première femme avec de l’argile et de l’eau, sur les ordres de Zeus. Tel un Pygmalion avant l’heure, le dieu du feu et de la forge s’applique à lui donner des formes parfaites (3)On imagine qu’il s’agissait de « formes parfaites » selon les critères de l’époque et non selon les standards du mannequinat actuels… . Et c’est Athéna qui, finalement, lui insuffle la vie.

D’autres dieux de l’Olympe mettent également leur grain de sel : Hermès lui apprend « l’art du mensonge, les discours séduisants et le caractère perfide » (tout un programme !), les Heures et les Grâces ornent son corps d’une couronne de fleurs et d’un collier en or. (4)Vous trouverez parfois, sur certains sites plus ou moins sérieux (et même sur Wikipedia) qu’Apollon lui donna le talent musical et qu’Héra lui donna la jalousie. Fake news ! Même si cette info ne dénature pas réellement le mythe de Pandore, ces soi-disant dons d’Héra et d’Apollon n’apparaissent dans aucun des textes anciens. D’une façon générale, méfiez-vous fortement de Wikipedia en matière de mythologie : le site comporte souvent des informations non sourcées qui s’avèrent totalement inexactes après vérifications..

Et voilà Pandore fin prête pour semer la zizanie chez les hommes !

Zeus offre la main de Pandore à Épiméthée. Malgré les conseils de son frère qui, sentant le mauvais coup, lui demande de refuser tous les cadeaux venant de Zeus, ce dernier est ébloui par la beauté de Pandore. Et voilà Épiméthée et Pandore mariés peu de temps après pour le meilleur… et pour le pire.

Au préalable, Zeus a confié une boîte (ou une jarre ou une urne, selon les versions) à Pandore, en lui interdisant formellement de l’ouvrir. Pandore obéit jusqu’à ce que la tentation soit trop forte… Après tout, quel mal y a-t-il à ne jeter qu’un bref coup d’œil à l’intérieur ? À peine ouverte, la boîte déverse sur la Terre tous les malheurs qui y avaient été placés par le dieu. La vieillesse, la maladie, la guerre, et tous les autres maux possibles et imaginables feront désormais partie du quotidien des hommes. L’Âge d’Or de l’humanité est terminé !

Un mythe misogyne

L’aspect complètement misogyne de cette histoire n’aura pas échappé au lecteur. D’autres mythes, comme celui des Propétides ou de Pygmalion et Galatée ne valent guère mieux en terme de dévalorisation totale de la Femme. Celle-ci ne peut être que trompeuse et manipulatrice (Hermès apprend à Pandore, la femme originelle, l’art du mensonge) et sa conduite nonchalante amène l’humanité à la ruine.

Il est bien sûr à noter que l’humanité vivait en paix, en ne connaissant ni la mort, ni la maladie, ni la guerre, avant que l’arrivée de la première femme ne vienne tout gâcher…

Des similitudes avec la Bible !

Le parallèle entre l’histoire de Pandore et celle d’Ève, racontée dans la Genèse (premier Livre de l’Ancien Testament) saute aux yeux. Comme Pandore, Ève jouit d’une liberté totale dans le Jardin d’Éden, sauf un seul (croquer dans la pomme) ; comme Pandore, elle est une créature subalterne (pour l’une, façonnée pour satisfaire la vengeance d’un dieu, pour l’autre, issue de la côte d’Adam, son alter ego masculin) ; comme Pandore, Ève conduit l’humanité à la souffrance avprès avoir bravé l’interdit : chassés du jardin d’Éden, les hommes devront dorénavant survivre à la sueur de leur front et les femmes devront enfanter dans la douleur.

Dès lors, le mythe de Pandore peut aussi nous éclairer sur la réelle volonté du Dieu de la Genèse, quand il teste Adam et Ève dans le Jardin d’Éden… Zeus savait, c’est une certitude, que Pandore finirait par ouvrir la boîte interdite, puisque cela faisait partie intégrante de son plan pour se venger des hommes. Dans l’Ancien Testament, Dieu pouvait-il ignorer qu’Adam ou Ève, poussé par la curiosité, finirait par croquer dans le fruit défendu ?

Quand Charles Perrault s’en mêle !

Dans Barbe Bleue, Perrault s’amuse à reprendre des éléments de la mythologie. Barbe Bleue, homme riche et laid, offre la liberté totale à son épouse, à l’exception d’une chose : elle ne devra jamais ouvrir la porte d’une des pièces de son château. Comme Pandore (et Ève !) avant elle, l’épouse succombe à la tentation et découvre l’horreur derrière la porte : les corps démembrés des ex-femmes de son mari… Barbe bleue s’apprête à la tuer suite à sa désobéissance mais il lui offre un court laps de temps pour prier. L’épouse espère l’arrivée de ses deux frères qui pourraient la sauver. C’est dans ce contexte qu’est tirée la célèbre tirade :

– Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?
– Je ne vois que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie…

Là encore, l’emprunt à la mythologie est flagrant et assumé, « Anna soror, soror Anna » est un dialogue que l’on retrouve dans l’épître 7 de l’Héroïde d’Ovide(5)C’est Didon, la reine de Carthage abandonnée par Énée qui s’exprime ainsi, désespérée, lorsqu’elle se dirige vers le bûcher : « Anne ma sœur, ma sœur Anne, toi, hélas ! la confidente de ma faute, tu vas bientôt offrir à ma cendre les dons suprêmes. Quand le feu du bûcher m’aura consumée, on ne gravera pas sur ma tombe le nom d’Élise, épouse de Sichée. »

Un mot sur l’Espérance

Plutarque, dans ses Œuvres morales (voir bibliographie ci-dessous), nous apprend que l’Espérance n’a pas le temps de se déverser sur l’humanité avant que Pandore ne la referme. L’Espérance ? Étrange… Difficile de comprendre ce qu’elle fait là, parmi tous les maux existants… En fait, le mot exact utilisé par Plutarque est « Eλπὶς » (se prononce « Elpis ») qui peut se traduire de multiples façons, comme le montre les résultats générés par ce dictionnaire :

Source du dictionnaire : http://grec.desmyter.org/

Si on considère que le mot « Eλπὶς » signifie bien « Espérance », la malédiction des hommes est encore pire que celle initialement prévue par Zeus : non seulement ils vont souffrir de tous les maux, mais en plus ils ne bénéficient pas du seul bienfait présent dans la jarre en guise de compensation, Pandore l’ayant refermée trop tôt !

Si, au contraire, on considère que le mot se traduit plutôt par « l’attente d’une chose », c’est plutôt une bonne chose que ce fameux Eλπὶς ne se soit pas répandue : ainsi, les hommes souffriront désormais des pires maux, mais n’auront pas à subir « l’attente de ces maux », qui peut parfois être plus terrible encore. Par exemple, tous les hommes savent qu’ils sont mortels… Quoi de plus terrible que passer sa vie à attendre et à redouter cette mort ?

Bibliographie

Vous n’avez pas envie de nous faire confiance et vous préférez vous plonger vous-mêmes dans les textes antiques ? Quelle bonne idée ! Cette bibliographie (pas exhaustive, mais presque) devrait vous aider à y voir plus clair !

1/ Les Travaux et les Jours d’Hésiode (source principale sur le mythe de Pandore). À noter qu’Hésiode ne mentionne pas l’Espérance qui serait restée au fond de la boîte… Seul Plutarque précise cet élément (voir la suite de la bibliographie)

2/ Théogonie d’Hésiode (à lire ici traduit en français) :

(…) l’imprudent Epiméthée, qui dès le principe causa tant de mal aux industrieux habitants de la terre, car c’est lui qui le premier accepta pour épouse une vierge formée par l’ordre de Jupiter.

3/ Plutarque, Œuvres morales :

Elle découvre l’urne : à l’instant de son sein
Des maux les plus affreux il s’échappe un essaim.
Seulement sur les bords de l’urne refermée,
L’espérance s’arrête. Elle nous est restée
Pour compenser au moins tant de chagrins amers,
Qui versent leur poison sur la terre et les mers ; (…)

Plutarque, Œuvres morales, IIe siècle

4/ Histoires incroyables de Palaiphatos ; cet auteur du IIIe ou IVe siècle avant JC tente de donner des explications rationnelles à tous les mythes et toutes les croyances grecques :

Tout ce que l’on raconte sur Pandore est indéfendable, qu’elle fut conçue à partir de la terre, et qu’elle donna forme à d’autres. Cela ne me paraît pas vraisemblable. Pandore fut une grecque très riche ; quand elle sortait, elle se faisait belle, et se maquillait avec des cosmétiques tirés de la terre. La première, en effet, Pandore découvrit qu’on pouvait se maquiller avec beaucoup de terre pour donner de la couleur (de nombreuses femmes le font aujourd’hui aussi ; aucune n’en a pour autant acquis de la réputation, car le procédé est courant).
Voilà le fait ; ensuite l’histoire fut poussée jusqu’à l’absurde.

5/ Épigramme morales de Macedonius (VIe siècle) :

71. Je ris de la boîte que porte Pandore, et je n’accuse pas la pauvre femme ; mais je m’afflige de ce que les biens avaient des ailes ; car, lorsqu’ils s’envolèrent au séjour de l’Olympe, quittant les demeures des hommes, plût au ciel qu’il en fût tombé quelques-uns sur la terre ! Mais après avoir levé le couvercle, Pandore pâlit de peur, ayant perdu la beauté, les grâces dont elle avait été douée. Et maintenant la vie a un double désavantage : la femme vieillit plus vite, et la boîte n’a plus rien.

6/ Fables d’Hygin (né en -67 ; mort en 17). Ce texte n’est malheureusement pas disponible sur le net en version française. Seulement en latin (avis aux experts !) et en anglais :

§ 142  PANDORA : Prometheus, son of Iapetus, first fashioned men from clay. Later Vulcan, at Jove’s command, made a woman’s form from clay. Minerva gave it life, and the rest of the gods each gave come other gift. Because of this they named her Pandora. She was given in marriage to Prometheus’ brother Epimetheus. Pyrrha was her daughter, and was said to be the first mortal born.

Notes   [ + ]

1. La différence de personnalité entre les deux frères apparaît même dans leur nom ! Épiméthée vient du grec ancien Ἐπιμηθεύς / Epimêtheús signifiant « qui réfléchit après coup » ; tandis que Prométhée signifie littéralement « qui réfléchit avant d’agir ».
2. Prométhée est le fils du Titan Japet. Ce dernier, comme tous les Titans, est le fils d’Ouranos et de Gaïa, et donc une des plus anciennes divinités du monde. Les Titans se révoltent contre la dictature de leur père Ouranos, menés par Cronos, leur cadet. Lors de la Titanomachie, le combat entre Cronos et Zeus, Japet se rallie à Cronos. Lorsque Zeus remporte le combat, c’est donc logiquement qu’il envoie Japet dans la Tartare, la prison située dans les Enfers.
3. On imagine qu’il s’agissait de « formes parfaites » selon les critères de l’époque et non selon les standards du mannequinat actuels…
4. Vous trouverez parfois, sur certains sites plus ou moins sérieux (et même sur Wikipedia) qu’Apollon lui donna le talent musical et qu’Héra lui donna la jalousie. Fake news ! Même si cette info ne dénature pas réellement le mythe de Pandore, ces soi-disant dons d’Héra et d’Apollon n’apparaissent dans aucun des textes anciens. D’une façon générale, méfiez-vous fortement de Wikipedia en matière de mythologie : le site comporte souvent des informations non sourcées qui s’avèrent totalement inexactes après vérifications.
5. C’est Didon, la reine de Carthage abandonnée par Énée qui s’exprime ainsi, désespérée, lorsqu’elle se dirige vers le bûcher : « Anne ma sœur, ma sœur Anne, toi, hélas ! la confidente de ma faute, tu vas bientôt offrir à ma cendre les dons suprêmes. Quand le feu du bûcher m’aura consumée, on ne gravera pas sur ma tombe le nom d’Élise, épouse de Sichée. »

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12 réponses

  1. le_mythologue dit :

    Et voilà le premier article pour LeMythologue.fr !
    C’est le début d’une grande aventure à travers les mythes et les légendes du monde entier…
    A bientôt !

  2. Séverine dit :

    Bravo pour le site et très bon article comme toujours ! Bonne continuation 😉

  3. Emmanuel dit :

    Très bon article, le mythe de Pandore est un de mes préférés, bravo vivement le suivant 😉

    • le_mythologue dit :

      Content que ça vous ait plu !
      Le prochain article parlera sans doute de Méduse, un « monstre » à la profondeur psychologique insoupçonnée…

  4. Emmanuel dit :

    Super article !

  5. I8hj dit :

    Les sources en bas d’article, c’est une idée géniale pour ceux qui veulent approfondir.
    Je viendrai me référer à vos écrits très souvent si la qualité reste à ce niveau !

  6. UnLecteurHappy dit :

    Cher mythologue, merci pour cet article clair, soulevant des axes de réflexion intéressants sur les sens cachés du mythe de Pandore. J’aurais aimé que la partie comparative avec l’Ancien Testament soit plus étoffée car cela me passionne.
    Peut-être une prochaine fois ?
    Bien à vous,
    Un lecteur happy 🙂

  7. Lobster dit :

    Merci pour ces éclaircissements ! Comme tout le monde, je connaissais les grosses lignes de l’histoire, mais j’en ignorais les détails.
    Me voilà moins bête qu’avant !

  8. Sacquet dit :

    Pandore, Barbe Bleue et Ève dans le même article.
    Je ne peux qu’adorer ! ^^

  1. 16 juin 2024

    […] fn + rn = Pandore telle un gouffre aspirant telle une bête à 7 têtes venant de la mer … http://www.lemythologue.fr/mythologie-greco-romaine/pandore-une-boite-mysterieuse-un-courroux-divin/ […]

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